Biographie... (Extraits)

En fait, je suis tombé tout petit dans la peinture mais, vous ferai grâce de mes « œuvres » de gommettes et autres entrelas de papiers colorés réalisés à la maternelle… A 10 ans, après des années d’hospitalisation, j’étais dans la classe de M.Gagnier (CM1, CM2, C.Sup) à Rouen. L’enseignement artistique était très limité : frise sur le cahier du jour en fin de semaine, petites illustrations aux crayons de couleurs pour les récitations…Pourtant, un samedi après-midi, le maître nous a apporté une peinture à l’huile faite par sa fille. C’était une nature-morte superbe avec : torchon blanc rayé de rouge, compotier, fruits variés, cerises et bananes du meilleur goût ! Mais que c’était beau pour nos yeux d’enfants. Le modèle a été copié, décanté, transposé, réinventé par trente gamins…Qu’ai-je fait ? Mais en rentrant à la maison, j’étais transporté de bonheur et une frénésie créatrice m’a pris. J’ai du en refaire une dizaine pour étancher ce besoin de peindre car j’avais utilisé, comme un artiste les pastilles de couleurs et le pinceau. En 1941, étant de santé fragile il fut décidé que pour me remettre en forme j’irais dans la famille à Clermont-Ferrand. Pour les petits congés de paques et les grandes vacances, je prenais le car Citroën a gazogène qu’il fallait pousser dans les côtes pour aller chez mon parrain. Charles Piedgrand, cuisinier de son état, installé prés de Vichy dans une belle auberge, « Les Terrasses Du Pont De Ris » au confluant de la Dore et de l’Allier.

C’est ici, au bord de l’eau, en pleine nature, que je venais passé des vacances merveilleuses, en toute liberté. La cousine s’occupait avec Louis, un homme de peine, des volailles et des lapins. J’étais toujours volontaire pour dénicher les œufs que les pintades pondaient un peu partout et parfois loin. Avec Louis, j’allais à la cueillette des fleurs, au ramassage de plantes qu’il faisait sécher pour les vendre à des herboristes. J’étais expert en cueillette de fleurs de bouillon blanc qu’il fallait prendre et tirer avec trois doigts. Je révisais et enrichissais mes connaissances herbacées de ma sixième. C’est là aussi qu’il m’appris a attraper des taupes à la bèche, à midi solaire. Et les grenouilles : je passais de longues après midi au bord des mares. J’allais à la pêche et rapportais la friture d’ablettes, goujons, vairons et quelques poissons chats. Je n’étais pas que Davy Croquet, j’avais aussi mes rendez-vous avec la peinture ! Mon guide et professeur était une jeune et belle japonaise, pensionnaire de l’auberge, gentille mais très discrète. Elle partait faire de l’aquarelle. Parfois elle me retrouvait et me regardait pêcher, parfois je la découvrais en train de peindre sur un petit bloc de papier. C’est elle qui m’a fait peindre sur de petits blocs de bois (c’était mon idée) l’auberge et le pont de Ris. J’aurais aimé avoir eu l’une de ses œuvres. Je n’ai eu, un peu plus tard en souvenir, qu’un poste de radio à galène avec ses écouteurs et sa valise de bois blanc couverte d’un papier gris imitant le marbre et sans serrure. C’était, parait-il une espionne et elle fut à ce titre fusillée à la Libération !

En grandissant, je devenais de plus en plus passionné de dessin. Les parents m’inscrivirent aux « Sociétés Savantes », cours de fusain d’après le plâtre donné par monsieur Leconte. C’était pour moi une bouffée d’oxygène chaque dimanche matin, qu’il pleuve ou qu’il vente. L’hiver je m’engouffrais dans la nuit, le carton à dessin sous le capuchon, la petite boite de fusain et mie de pain dans la poche. Je prenais un grand plaisir à copier des petits plâtres et j’apprenais à voir, à évaluer les proportions et à construire avec les valeurs des lumières et des ombres : le relief. Monsieur Leconte, avec son éternelle cigarette, fut mon premier et très bon professeur. Papa et maman, pleins de bonnes intentions avaient déjà envisagé de me mettre en apprentissage pour pratiquer le beau métier de cordonnier… dévolu de préférence aux boiteux ! C’était sans compter sur mon sens artistique qui avait été à nouveau aiguillonné un dimanche à la vue d’un artiste peintre devant sa toile et son chevaler sous les pommiers en fleurs normands. Je n’avais pas vu son œuvre afin de ne pas le déranger mais je ne rêvais plus que de peinture et de chevalet…

J’en avais assez des études et du collège. Les parents dans leur grande bonté et ouverture d’esprit, m’avaient promis (ça ne coûtait rien d’essayer) de m’inscrire aux Beaux-arts. Je me suis présenté au concours d’admission des Beaux-arts en septembre 1946. Qu’ai-je dessiné, qu’ai-je écrit ? Je n’en ai aucun souvenir, je planais mais le résultat était là, j’étais reçu ! Les parents était tellement surpris que j’ai vu papa venir voir en douce le Directeur, et même lire ma composition française ! Une nouvelle et belle vie commençait.

Mes années aux Beaux Arts furent un vrai bonheur, dans le plaisir du travail, dans la franche rigolade étudiante, dans la camaraderie et l’amitié. Je découvrais aussi un autre mode d’enseignement et de relations avec des profs artistes, pédagogues, qui prenaient plaisir à nous voir nous exprimer et à progresser. Pourtant, cette école se reconstruisait autour d’un nouveau directeur, monsieur Herr, et de nouveaux professeurs, en un autre lieu après la guerre. L’ancienne école située à la Basse-Vieille-Tout avait été écrasée sous les bombes.
En troisième année le choix de mon sujet de diplôme se fixa en Céramique avec la création et la fabrication d’un Chemin de Croix. Pour m’entrainer je créais un Saint Fiacre (patron des jardiniers) en terre chamottée rose cloisonnée et émaillée en vert sur des fonds légérement guillochés, l’ensemble noyé dans une dalle de béton. Un jet d’eau était prévu sortant du bec de l’arrosoir. Il fut destiné au jardin du Directeur. Pour le Diplôme, je fis le projet sur papier dont une station grandeur nature. Il fut accepté par le Jury et je me mis à l’ouvrage dans le locale des modèles antiques. Je travaillais la terre, l’émail cuisait à plein four et je restais souvent la nuit, couché dans mon duvet, pour surveiller la montée en température. Moi qui n’avait jamais touché à du ciment, je noyais mes éléments dans du béton armé et force fut de constater que le résultat de poids (environ 20kg la station) fut à la hauteur de mes espérances et aussi de ma vitalité car, pour la présentation au jury et au public , j’ai dû transporter sur l’épaule et à pied, toutes les quatorze stations, des Beaux-arts à l’Hôtel de Ville, premier étage. Ce fut un véritable chemin de croix ! Pour moi l’année scolaire s’est terminée au mois de mai. J’avais hâte de retrouver Claude Mandaroux qui était venu à Paris après deux ans seulement de Beaux-arts. Mon prof de déco voulait aussi que je me présente à son beau-frère, Jacques Adnet, décorateur, responsable de la Maitrise aux Galeries Lafafayettes. Mon père avait comme client pour sa comptabilité monsieur Adam, qui tenait un grand magasin de tissus, nappes, rideaux… « A la Fiancée ». Son fils, sculpteur était installé à Paris, à l’angle de l’avenue Raspail et de la rue Schelcher. Il était convenu que j’irais le voir pour trouver un cours pour préparer le professorat de dessin. Sur les conseils du fils Adam, j’entrais au cours Jodon, professeur de lithographie aux Beaux-arts de Paris, impasse Denfert. Mais c’est Baudry qui gérait l’ensemble des matières. C’était un petit amphithéâtre de bancs étroits et de support façon rampe en demi cercle. Au centre, c’était sous la verrière, la place des modèles : plâtres antiques, natures mortes et modèles nus. Je me trouvais pari les plus jeunes. Tous ne visaient pas le professorat ; il y avait d’autres concours et les élèves architectes venaient se perfectionner en dessin. Ils étaient très forts au fusain. Pour la Déco et le Documentaire, l’installation sans table était précaire mais je me débrouillais bien. Fin juin, après deux mois de cours, je fus recalé à la première tentative. A la rentrés à Paris en septembre, je repris donc le chemin de l’Académie Jaudon et retrouvais quelques connaissances. Sur le quai de métro, je retrouvais tout à fait par hasard un autre élève du cours ; il me fit part de son intention de passer le concours de la rue Madame, les cours normaux qui préparaient au professorat de Paris, et me dit : « Viens t’inscrire avec moi, tu peux toujours essayer » Et en octobre j’étais reçu et lui, recalé !

J’abandonnais également l’idée d’être décorateur ou professeur d’Etat. J’allais donc préparer celui de la Ville de Paris. Rue Madame l’ambiance était très agréable même si les garçons étaient d’un côté et les filles de l’autre, avec pourtant les mêmes profs et les mêmes sujets. Je travaillais beaucoup. La variété des cours, des sujets, des profs, tout concourait à faire du bon boulot. Je faisais d’autres connaissances : King, Depré, Thiberville, Monneret et bien d’autres qui devinrent profs et de grands peintres.

L’année scolaire fut très « étudiante ». Je fréquentais un petit bistrot à Montparnasse : « La Guérite » ; le patron Dédé, sa femme et sa fille nous accueillaient toujours à bras ouverts et m’appelaient familièrement « La Vespa » et Mille c’était « Le Prof ». Les clients plus anciens et plus âgés nous appelaient « Les Jeunes Caïmans ». Il y avait là, entre autre, « Rigoulot », l’homme le plus fort du monde qui habitait à côté, à l’Hôtel Victor Hugo, boulevard Raspail. Nous pouvions tous discuter, faire mille projets, chanter et exposer et, lorsque tard, Dédé voulait fermer, nous allions souvent à la Coupole ou au Dôme pour y finir la nuit en sirotant très, très lentement quelques cafés. Belle vie, pleine d’insouciance, mais je travaillais très sérieusement et le soir j’allais faire encore du nu aux cours publics de la rue Boulard. Je fus reçu sixième ou huitième sur vingt cinq. Après 3 ans d’études, je fus titularisé en 1953. L’envie de créer et de peindre me tenaillait… Mes parents, fidèles à la Bretagne m’encourageait, je fis quelques cartons de Tapisserie et de grandes gouaches et natures mortes. La découverte d’Oléron déclencha ma fureur de peindre et dessiner. Tout était nouveau : le port, les pêcheurs, la criée aux poissons, la côte, les dunes, les vignes, les claires… Mes croquis de marins devenaient des gouaches. Andrée m’ayant offert une superbe boite chevalet, je reprenais la peinture sur le motif.

Extraits de mes mémoires (2004)